Je ne survis plus, je vis

Surmonter un viol

Il y a un peu moins de deux ans de cela, je travaillais chez une personne âgée dans une petite ville à côté de la mienne, non desservie par les transports en commun. C’était l’hiver, il avait beaucoup neigé, le soleil se couchait plus tôt. Ce gentil monsieur chez qui je travaillais avait beaucoup moins de visites en hiver à cause de l’éloignement. C’était pour cela que je suis restée une heure de plus ce soir là. Au moment de rentrer chez moi, il faisait déjà nuit. Ce monsieur m’a alors gentiment proposé de rester dormir chez lui et de ne repartir que le lendemain matin. Il m’a même proposé de me payer si c’était ça qui me chiffonnait. J’ai poliment refusé, non pas parce que mon travail était fini, mais parce que ça me gênait de profiter de sa gentillesse. Ce jour là, je crois que j’ai fait la plus grosse bêtise de ma vie. Sur le chemin (6 km au total) il n’a fallu qu’un regard, qu’une demi seconde pour faire basculer ma vie. Moi qui d’habitude marchais la tête baissée par peur des autres, j’ai osé cette fois là la relever et croiser le regard de cette bande de jeunes. J’étais comme on dit, au mauvais moment au mauvais endroit.

Mauvaise rencontre.

Mauvais jour.

Et voilà qu’une heure après je me retrouvais souillée, dépossédée du peu de confiance, du peu d’estime que j’avais de moi. Je suis rentrée ce soir là chez moi, avec deux heures de retard. Pour rassurer mes parents inquiets, je leur ai juste dit que j’étais restée aider ce monsieur un peu plus longtemps. Je n’ai rien dit à mes parents, car je savais que mon papa n’avait pas la santé, et ma maman pas le moral. Je ne voulais pas déranger. J’ai toujours été une sorte de soutien dans ma famille. Pour ne pas déranger, pour ne pas blesser et tout voir s’écrouler je n’ai jamais rien dit. A personne. Jusqu’au jour où je n’ai plus eu le choix. Six mois plus tard de violentes douleurs aux poumons m’ont menée à l’hôpital. Dans ma tête les pires horreurs sont passées, de la perforation au cancer, en passant par la crise d’asthme. Pour les médecins ce n’était finalement pas quelque chose de grave, au contraire ils m’ont annoncé le diagnostic avec un grand sourire.

Ce qui était une annonce heureuse pour eux virait au drame pour moi: j’étais enceinte. Cela a tout dévasté dans ma vie. Mes parents ainsi que mes amis m’en ont voulu de n’avoir rien dit. Personne ne voulait comprendre que j’essayais de les protèger. Je n’en voulais pas de cet enfant, je l’ai haï de toutes mes forces, la nuit je rêvais que je le tuais, je refusais de lui acheter le moindre vêtement. J’en ai pleuré pendant des jours, je voulais l’abandonner, je voulais avorter, je voulais en finir.

Les mois on passés, le bébé bougeait et moi je lui parlais. Je lui donnais l’horrible surnom de résidu. D’alien. Je lui disais que de toutes façons il ne ferait pas long feu. Mais ma vie bascula dans l’autre sens le jour de l’accouchement. La sage femme au courant de mon histoire, m’a demandé si je voulais le prendre dans mes bras. J’ai longuement hésité avant d’accepter. A ce moment précis j’aurais voulu mourir. Mourir pour me punir. Comment avais-je pu être aussi ignoble avec ce petit être? Oui il avait la moitié des gênes de mon violeur, mais il avait aussi une moitié de moi. C’était MON fils. Je m’en suis voulu et je travaille encore dessus pour ne plus m’en vouloir aujourd’hui. Par peur de déranger j’ai failli foutre en l’air la vie d’un innocent qui n’avait rien demandé à personne. Tout comme on avait foutu en l’air ma vie d’innocente. Aujourd’hui je vis avec mon fils, toujours chez mes parents.

Mais oui je vis, je ne survis plus.

Je vais beaucoup mieux depuis sa naissance, il me donne force et courage tout comme mes parents. Si je peux donner conseil à des gens qui ont vécu quelque chose de similaire ce serait tout d’abord de ne pas avoir peur de déranger. Oser déranger les gens ça peut vous sauver la vie ou du moins éviter de se retrouver dans une situation qui nous dépasse. Si les gens que vous « dérangez » vous tournent le dos ou refusent de vous aider c’est qu’ils n’ont rien à faire dans votre vie. Une famille, des amis, sont là pour nous soutenir, nous aider. Peu importe le moment et l’endroit. Ensuite laisser aussi le temps à votre entourage d’assimiler la chose. Ce n’est pas facile pour nous, mais ce ne l’est pas non plus pour eux. Ils doivent faire face à ce qui vous arrive en plus de leur culpabilité. Et pour finir, n’en voulez pas au petit être qui vous habite pendant 9 -terribles- longs mois. Tout comme vous il n’a rien demandé à personne. Je sais que c’est facile à dire, mais vous verrez, même s’il a des ressemblances avec celui qui vous a fait du mal, il a quand même une partie de vous en lui. Et c’est ce qu’il faut voir. Aimez le, élevez le dans l’optique de lui inculquer les valeurs de l’amour et non celles de la haine. Et surtout osez déranger. Que ça soit la famille, les amis, des collègues ou un psy, ne vous renfermez pas sur vous.

E.

3 thoughts on “Je ne survis plus, je vis

  1. « Ce jour là, je crois que j’ai fait la plus grosse bêtise de ma vie » . Non, ce n’est pas une bêtise, c’est de la malchance. La bêtise, c’est la bande de jeunes.
    Bon courage à toi et à toutes les autres dans la même situation.

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