Nouveau départ

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Je voudrais m’excuser auprès de celles et ceux qui sont touchés par la maladie, qui ont souffert dans leur chair ou qui ont perdu un être aimé car mon témoignage peut leur paraître bien futile à coté de leur souffrance.

Pourtant je suis encore en deuil. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes : des jobs parfaits, des salaires plus que confortables, des enfants rayonnants de santé et de bonheur, des amis fabuleux, un pays qui nous a accueillis merveilleusement bien pendant 15 ans. Nos meilleures années? Puis un coup de fil de mon mari en pleine nuit : « c’est fini. Ils m’ont viré. Et toi aussi. ».

« Divergence de vision fondamentale et inconciliable de la direction de l’entreprise », ont dit les messieurs du conseil d’administration. Virés ! Des années de travail acharné, des espoirs, des projets, des promesses, un statut social qui partent en fumée. Plus de salaire, pas d’indemnisation possible pour mon mari, une aumône pour moi. Le loyer, l’école privée, happent nos économies en quelques mois. Il faut rentrer en France. La famille nous aidera. Alors on rentre chez nos parents et on recommence tout.

RMI, CMU, recherche d’emploi. Des mois de « on adoooore vote profil atypique » suivi de …. rien.

M’en fous, j’ai la rage ! J’en veux au monde entier ! Je vais prouver que je peux ! Des semaines d’humiliations car les chômeurs, les gens au RSA-CMU, c’est bien connu, c’est des bons à rien, des fainéants. Des matins à entendre ma moitié sangloter en se réveillant, la réalité lui revenant brutalement à la conscience. Des espoirs, des désespoirs. L’incompréhension des proches parfois : t’as l’air de rien faire de tes journées. Mais quand tu as fait le tour des offres d’emploi sur le net, que tu as envoyé tes 5 candidatures spontanées/jour, tu peux faire quoi d’autre ? Au bout d’un moment tu n’as plus qu’à attendre le lendemain, le courrier, les nouvelles offres sur le net, le journal.

Les « tu devrais prendre n’importe quoi, caissière, manutentionnaire » … « Moi, si j’étais au chômage, bla bla bla ». La suspicion aussi (forcément on a fait quelque chose de mal). L’immense accompagnement des parents. Ils soutiennent beaucoup, ne comprennent pas toujours mais soutiennent.

12 mois plus tard : un premier job qui correspond à peu près. Un « on va vous prendre au SMIC, en CDD de 3 mois, pour voir » arraché au bout de 2 heures d’entretien. Le SMIC. Gloups. C’est 20% de moins que quand j’ai commencé ma carrière il y a …. 17 ans… je prends, on verra. Mon mari se sert de toutes ses compétences pour « coacher » les chefs d’entreprise. Il déteste, c’est mal payé, activité en pointillé mais mieux que rien. On loue une maison, enfin une vie familiale « comme avant ». De nouveaux merveilleux amis. Un nouveau chez nous. Un nouveau statut social. On compte le moindre sou. On n’était plus habitués à tout se refuser. Puis on l’achète finalement cette maison, on l’aime bien. Puis les salaires augmentent. Les primes. La reconnaissance au travail. Nouvelles responsabilités.

Et parce qu’on est des fous, on arrête tout et on se relance dans la création d’entreprise : la nôtre, à tous les deux. Celle qu’au fond on a toujours eue en tête. J’adore mon « nouveau métier », mon mari aussi. Bien sûr, on aimerait le faire dans d’autres conditions économiques car c’est encore très …. raide. Mais c’est quand même une renaissance. On a de nouveau des projets. Pas un jour où je ne pense à ce pays. Pas un jour sans le manque des amis. L’odeur des rues, les couleurs, la chaleur, la façon d’envisager la vie. La langue qui est celle que je parle dans mes rêves et avec mes enfants m’accompagne. Pas une musique, un film, un reportage ce « là-bas » sans que je pleure. Je suis en deuil de tout cela. Mais je suis sortie grandie de cette immense claque : j’ai une compréhension de l’autre, une empathie, une sensibilité et une ouverture d’esprit que je n’avais pas.

Je suis meilleure personne et ça me fait du bien. Notre couple s’est renforcé, nous sommes soudés. Nous avons d’autres projets que de savoir comment on va dépenser nos sous. Je sais aujourd’hui que je suis capable de beaucoup. J’ai gagné en patience. J’ai redirigé mes priorités, mes motivations et mes aspirations. Quand nous sommes rentrés en France, ma maman – qui connaît très bien le monde du travail – m’a dit « une tuile comme ça, on met 10 ans à s’en remettre ». C’est à peu près ça. Mais 8 ans après ça va mieux !

Mme Pivoine

3 thoughts on “Nouveau départ

  1. Chère Mme Pivoine,

    Votre témoignage m’a émue jusqu’aux larmes. Votre expérience, certe incomparable à la perte, le deuil ou la violence, fait écho en moi . J’ai 26 ans, des rêves plein la tête mais stoppé parce ces « votre profil est intéressant on vous rappellera » fumeux sont légion.
    Je trouve qu’on ne parle pas assez de cette précarité qui existe, de ce statut social si facilement enlevé, de ces jugements à l’emporte-pièce qui blessent et attristent. Il faut une grande force pour soutenir les regards, les conseils, les refus et beaucoup de patience. La vie ne se déroule jamais comme on l’envisage mais ces combats et ces grandes claques nous dépouillent peu à peu de notre superficialité et nous rendent meilleure.
    place ici, n’en douté pas.

  2. Chère Mme Pivoine,

    Vous savez, il n’y a pas de compétition dans la souffrance.
    On entend souvent « c’est moins pire que si … », « c’est mieux que si… ».
    Mais cela ne s’apprécie qu’à l’aune de sa propre expérience, de son propre vécu.
    Bien sûr, moi qui ai perdu un enfant, je me dis que rien de pire ne peut m’arriver et que j’aurais tellement préféré un million d’autres galères à la perte de ma fille. Mais ce n’est valable que pour moi. Le curseur se place différemment en fonction de l’histoire de chacun.
    Votre expérience est douloureuse, presque traumatisante, et vous n’avez pas à rougir ou culpabiliser ! Ce n’est pas parce qu’il y a peut-être pire que vous ou situation plus douloureuse que vous n’avez pas le droit de souffrir pour autre chose. Les drames des uns n’effacent pas les douleurs des autres.

    Amicalement,
    Tannabelle

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