La Lettre

yin-yang

Je lui ai écrit une lettre. Pour faire le point. Pour exorciser. Pour me pardonner. Une Catharsis. Et aujourd’hui je vais mieux. Beaucoup mieux. D’une certaine façon j’ai l’impression d’avoir commencé à vivre. A 36 ans.

36 ans que je ne lui avais pas parlé. 36 ans où inconsciemment elle a laissé un vide si profond en moi que je ne m’en suis pas rendu compte. Comment se rendre compte qu’il vous manque quelque chose lorsque vous naissez tel quel? Comment un aveugle peut il se rendre compte qu’il lui manque la vue si il est aveugle de naissance?

J’ai toujours su qu’il me manquait quelque chose. Inconsciemment. Comme une part de moi. Je l’ai appris par accident à 10 ou 11 ans. Après une réflexion d’enfant, ma mère m’a dit que j’aurais du avoir une sœur jumelle. Il y a 36 ans je suis né et elle est morte. Que s’est il passé? Je n’en sais rien et je ne le saurai sans doute jamais. Mais comme personne n’en parle dans la famille, par pudeur, cela ne fera pas avancer le mystère. Depuis mes 11 ans je n’en ai plus entendu parler. On n’en a plus parlé.

J’ai grandi, j’ai vécu et j’ai aimé. J’ai connu des joies et des peines, mais d’une certaine façon j’ai toujours été détaché: de bonheurs contenus et joies peu exprimées en tristesses cachées et deuils réservés. Là où d’autres sautaient au plafond pour avoir leur bac, je lâchais un simple merci. Là où certains mettaient des mois à se remettre de la perte d’un proche, je trouvais que cela faisait malheureusement partie de l’évolution naturelle des choses. Je n’étais pas insensible, bien au contraire, mais je n’arrivais pas à l’exprimer. D’un autre côté je n’arrivais pas à me ‘trouver’, rechignant les rôles et les modèles proposés par la société. Un côté féminin prononcé, mais pas de questionnement de genre ou de sexualité. Beaucoup d’exigence et d’insatisfaction. Une sorte de rebelle sans cause.

En ce moment même j’ai du mal à exprimer tout ça. Par pudeur. Par gène aussi au vu de tous ces témoignages bouleversants publiés sur Over Ze Rainbow. Car comment exprimer une perte que l’on a pas connu mais qui inconsciemment a de profondes répercussions sur votre vie? Si j’écris ces lignes c’est pour essayer de formaliser les choses pour aider une personne dans mon cas ou des parents ayant perdu un de leurs jumeaux à la naissance. Et ainsi pour aider celui qui est physiquement encore là.

Bref. Tout allait pour le mieux pour moi jusqu’à ce que je fasse ma crise de la trentesizaine (oui moi aussi je peux inventer des mots qu’existent pas dans le dico). Alors que j’ai toujours voulu fonder une famille et m’engager dans une relation, je me retrouvais encore célibataire et sans enfants à 36 ans. Comme je pars du principe qu’une relation ça commence, ça se vit et ça se termine à deux, les tords sont partagés. J’ai essayé de faire le point de mes relations passées afin de comprendre pourquoi ça ne marche pas. Oui j’ai un sale caractère (parfois) mais je cherche la discussion et le compromis, oui j’ai un côté adulescent (mais c’est ma génération) mais j’ai les pieds sur terre et je suis pragmatique, oui j’ai un côté rêveur, mais je suis pratique et je ne suis pas d’un naturel envieux ou irresponsable, donc ça vient peut être de là mais pas que. Mes Ex ont toutes des parcours, origines, histoires différentes. Difficile de leur trouver un point commun, car je suis souvent passé d’un tout à son contraire. En fait leur seul point commun est ce côté a avoir un passif ‘lourd’ et à ne pas chercher à passer à autre chose. Bref elles étaient inconsciemment en demande. Et moi en recherche d’un vide à combler.

Je me suis rendu compte que tout ce que je cherchais, tout ce à quoi j’aspirais je l’avais déjà eu et déjà perdu, avant même d’en prendre conscience. Et qu’en fait j’ai passé une partie de ma vie à courir après des chimères.

Comme dit plus haut, cela m’a frappé en écrivant cette lettre à ma jumelle. En voulant laisser un témoignage qui a pris la tournure d’une lettre intime et personnelle envers ma moitié.

Cette lettre a été une vraie Catharsis. Elle m’a libéré d’un poids. Permis de faire un tout avec moi même. De faire mon deuil. D’accepter ce vide comme une partie de moi et non comme d’une chose à combler. De trouver un équilibre entre le trop plein de ma vie et le vide de sa perte. D’harmoniser mon Ying avec mon Yang.

Et aujourd’hui je suis bien. Très bien. Serein. En paix avec moi même et avec mes fantômes. Je suis prêt à prendre les gens comme ils sont. De me préparer à tout ce que je pourrai faire, et non plus à ce que je pourrais faire.

J’ai rencontré une femme super. Qui me prend comme je suis et je la prends comme elle est. Je découvre les joies d’une relation saine et sereine. Je n’ai plus besoin de transposer ma soeur jumelle dans mes relations car je sais où elle se trouve: dans mon coeur. Et il a assez de place pour mon grand amour et la ribambelle de futurs bébés qui voudraient y prendre place.

Ne laissez pas votre chagrin enfoui en vous: exorcisez-le. Expulsez-le. Votre vie n’en sera que plus belle.

Alexandre

 

 

9 thoughts on “La Lettre

  1. juste un message à tous ceux pour qui ça « résonne » : il existe une notion encore très (trop) peu connue de « perte de jumeau » en vie in-utero. c’est notamment le cas quand 2 embryons sont fécondés, et que l’un des 2 meurt, avant qu’un médecin ait le temps de voir qu’ils sont 2. celui des 2 jumeaux qui reste, même s’il a perdu son jumeau à 2-3 semaines de vie in-utero, ressent un vrai vide… qu’il cherchera à combler toute sa vie…

    il existe beaucoup de « thérapies » comportementales, comme les « constellations familiales », pour aider à faire ce deuil. difficile de faire la part du vrai dans ce qui est proposé, mais juste être interpellé, et se poser la question originelle, permet déjà d’avancer…

    hauts les coeurs ! 🙂

  2. Je suis chamboulée par ton texte, ça réveille des choses en moins non dites à mon entourage.
    Je me demande si un jour je parlerais à mon fils, quand? Comment?
    Comment peut-on dire à son enfant qu’ils auraient du être deux. La séparation ne s’est pas faîte à la naissance dans son cas, mais lors des premiers mois de grossesse. J’ai tellement eu peur de perdre « le bébé » que j’attendais (je ne savais pas que c’était une grossesse géméllaire) que j’ai occulté la perte d’un embryon pour me concentrer sur celui qui avait une chance de tenir, de naître…
    Mais quand je te lis, je me demande si au fond de lui, il ne le ressens pas déjà.

    1. Je ne sais pas te dire. De ce que j’ai compris, ma soeur est morte qq heures avant l’accouchement. Donc j’ai passé 9 mois avec elle. Je ne peux donc malheureusement pas témoigner dans ton cas particulier.
      Dans le cas de ta focalisation c’est ce que ma mère à fait en se focalisant sur moi pour diminuer la peine ressentie avec la ‘perte’ de ma soeur.

      Beaucoup de courage et d’amour pour vous.

  3. Ton récit me rappelle beaucoup mon frère. Il a deux ans de plus que moi et il a un jumeau mort-né.
    Nous avons peut être eut « la chance » d’être dans une famille ou à l’époque il n’y avait pas de non dits, ni de secrets. Je crois, que autant que je me souvienne j’ai toujours su que mon frère ils étaient deux. Les échographies sot toujours dans l’album de naissance de mon frère.
    Moi même on m’a jamais caché que si ce frère là était né peut être je ne serais pas là. J’ai grandit avec. C’est une partie de notre histoire.
    Il a eut une période comme toi où il recherchait sa moitié. Il identifiait en plein de personne celui qui aurait dû grandir à ses côtés, qui aurait dû partager sa vie depuis sa conception.
    Un jour il a écrit comme toi une lettre, et je crois que ça lui a permit de grandir, d’avancer.
    Pourtant il n’a toujours pas la vie qu’un homme de 28 ans devrait avoir. Je ne lui ait jamais connu de relation. Il doit manquer quelque chose qui l’empêche d’avancer.

    J’ai une amie qui a une jumelle, et avec le temps j’ai appris que, oui les jumeaux sont fusionels, liées. Même si sa sœur habite à des miliers de km, si un jour elle a pas le moral, mon amie va le ressentir.
    Les jumeaux quoi qu’on dise sont liés à vie.

    1. Merci.

      Pour l’aspect fusionnel des jumeaux je confirme: ma mère était aussi jumelle. Elle a su la mort de son frère instantanément. Quand la police l’a appelée 3h plus tard. Elle le savait déjà.

      Bon courage à toi et à ton frère.

  4. Merci pour votre témoignage, Alexandre.
    En tant que maman de jumeaux – un petit garçon en pleine forme et une petite fille née sans vie suite à une ISG – depuis un peu plus de six mois, votre récit trouve écho en moi.
    Je suis rassurée de voir que même sans être là, une jumelle peut vivre dans le coeur de son jumeau.
    J’espère que ce que nous avons choisi de faire de leur histoire et de leur début de vie ensemble, c’est-à-dire tout sauf un tabou et un « secret de famille », permettra à mon fils de trouver son chemin sans trop de détours…

  5. J’ai l’impression de me voir dans ton témoignage : l’insensibilité apparente, la rebelle en carton qui y croit et espère tout de même, les partenaires au passé « lourd » pour reprendre tes mots, c’est assez troublant. Troublant parce qu’il y avait un autre bébé dans le ventre de ma mère avec moi qui est mort avant la naissance et que je n’aurais jamais cru qu’il pouvait avoir une influence sur moi, sur ma vie. Enfin, je ne sais pas si c’est le cas mais ça me paraît assez dingue. J’y pense parfois à cette petite fille, je me dis que j’aurais été plus forte avec elle, que j’aurais eu une alliée, que mes relations avec mon frère auraient été moins difficiles, peut-être meilleures (bon, on idéalise souvent les absents, je me berce sûrement d’illusions) (d’ailleurs mon frère n’a appris que cet été son « existence », j’ignorais qu’il ne le savait pas). Bref, merci d’avoir partager ton histoire, je m’en vais réfléchir sur le sens de ma vie, ça se complique tout ça !

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