Pourquoi ne pas mourir à 20 ans

Chamonix. C’est l’été.
Elles avaient beau temps.
Elles avaient 20 ans.

Ce jour-là, l’escalade était belle. Le rocher, pourri.
Les grimpeuses étaient belles. Un peu bêtes, aussi.

Joli surplomb. Miss-TGV passe la première.
Et soudain, crac le rocher. Sous ses mains, sous son poids.
Le rocher sombre, droit dans la face.
Elle bascule en arrière, tête la première. Et disparait.

 

Sa copine l’appelle. La montagne lui renvoie son triste écho.
Sa copine appelle.
Les parents de Miss-TGV, d’abord. Douleur infinie à l’autre bout du fil.
Les secours en montagne ensuite. Ils arrivent.

Des secousses la réveillent.
Son corps, qui tremble comme une feuille, sous le souffle du rotor.
D’un coup, un homme à ses côtés.

Il est doux. Il se présente et la rassure.
Urgentiste et guide (elle croit défaillir – ses hormones de gamine de 20 ans, quoi!!!) (ah bah non, défaillir, c’est déjà fait!)).

Il est doux. Il diagnostique et la rassure.
Toute cassée, certes. Mais ni la tête, ni la moelle, ni aucun organe vital.

L’hélicoptère atterrit sur le toit de l’hôpital au moment où les parents de Miss-TGV se garent. Sa Maman, ivre de douleur, se précipite dans les coursives.
Télescopage. Avec le sauve(te)ur.
Il dévisage la Maman :
« Vous devez être la mère, non?
– …
– 80 mètres de chute. Et rien*. Votre fille est une miraculée »

*rien = clavicule gauche, poignet droit, plateau tibial + tibia + péroné + calcanéum de la jambe droite

Les miracles arrivent…
Grâce à ces quelques mots, prononcés ce jour-là par son sauve(te)ur, Miss TGV se rappellera, durant le long chemin de la rééducation et de la récupération, qu’elle vivait… un miracle!
Born again. Again.

Miss-TGV a 32 ans en écrivant ces lignes, pour vous, aujourd’hui (mars 2015)

Au-delà de la survie à cette chute de 80 mètres, au-delà des opérations (du matériel pendant deux ans dans la jambe et le bras, enlevé en plusieurs fois), au-delà de la rééducation durant laquelle j’ai eu la chance d’être entourée de patients et de soignants extraordinaires, passionnés et dévoués, il y a un petit supplément d’amour pour la vie. On ne se rend souvent compte de «combien» on aime (les personnes, la vie), que lorsqu’on est à deux doigts de perdre ces trésors. Cela a été vrai pour moi.

Et j’espère, qu’en lisant ces mots, vous aurez envie de prendre vos proches dans vos bras, et de les serrer fort, de les embrasser, de leur dire des « je t’aime ». En tout cas, ce fut l’une des pensées à laquelle je m’accrochais, dans l’hélicoptère. Ne pas « plonger », ne pas «lâcher ». Pas avant dit à mes parents combien je les aimais. Pas avant d’avoir dit à mes parents merci. Merci pour tout ce qu’ils m’ont donné. A commencer par ce corps, sain et solide, que je venais de briser en mille morceaux.

Les morceaux se reconstruisent. Les phrases se construisent, les mots s’assemblent. La vie continue, encore voire plus forte qu’avant.
Etudes et stages se succèdent : San Francisco, Pékin, Berlin
Tout comme les voyages (traversée de la Chine à pied, traversée des Andes, du Ladakh), et un métier de globe-trotter (Tokyo, Bombay, Francfort, Londres, Luxembourg, Genève…)

Faire reculer les limites du possible. Continuer à faire la fête, encore plus qu’avant. Aimer. Vivre le présent intensément. Et partager cela avec ceux que l’on aime.
Et un jour – en faisant de l’escalade (car c’est aussi l’histoire d’une passion qui ne s’est pas arrêtée pour autant… hum hum), rencontrer celui qui est devenu mon mari. Avoir 3 enfants dont le dernier aura 1 an demain. Etre une femme heureuse, une épouse comblée, une mère chérie par la vie.

Et être (aussi) une handicapée, avec un genou à moitié artificiel qui sera un jour remplacé par une prothèse (le plus tard possible !) et une clavicule fragile. Être riche de son handicap. Savoir qu’il m’a peut-être (sans doute ?) permis d’avoir une vie bien plus intense, bien plus tournée vers l’amour et les autres.

One thought on “Pourquoi ne pas mourir à 20 ans

  1. Quelle belle illustration des notions qu’il faut absolument avoir intégrées pour s’engager sur le chemin de guérison : « C’est toi qui guéris, Avoir confiance, S’aligner avec ses valeurs, Changer Ici et Maintenant, Faire des projets, être optimiste et positif, Nous ne sommes pas seuls »
    Ce n’est pas une tentative de récupération. C’est vraiment sincère : Merci pour ce témoignage, et bravo pour l’exemple que vous incarnez !

    Et toutes mes félicitations pour ce blog que je découvre. S’il vous plait, ne changez rien !!!

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