Un mélange détonnant

Sortir de l'anorexie

Je suis une ancienne sportive, j’ai fait de l’escrime.

A mon entrée en 1ère, j’ai intégré un sport-études en Normandie, dans la « grande ville » de Gisors ! Crème, gâteaux et beurre frais en quantité + course à pieds à une allure effrénée ont rendu mes cuisses et mes mollets un peu grassouillets. J’ai donc commencé à moins manger pour vite effacer ces capitons incrustés. En septembre, mon papa se fait retirer deux petites boules sur la tempe. Un peu d’attente et le verdict est tombé. Six lettres à tout jamais gravées : C A N C E R.

Mon petit régime si bien commencé se transforme vite en démon obsessionnel. Ce petit salaud ne va plus me quitter.
Il n’y a pas eu de fin heureuse comme dans les films américains qui se passent au lycée. L’histoire du Papa malade s’est achevée, un jour ensoleillé de février autour d’un trou qui s’est refermé devant mes yeux d’ado effrayée. J’ai pleuré beaucoup, tout le temps, partout. J’ai prié à voix haute qu’à mon réveil le lendemain, tout soit comme avant. Et ça n’a jamais été le cas. Alors, j’ai composé. Le deuil + la maladie, le tout bien secoué était un cocktail détonnant. Heureusement, ma maman a toujours été là. Elle a su regarder, mais surtout, elle a su voir, entre ses larmes de jeune veuve de 42 ans et toute une situation administrative à gérer.

Je suis rentrée à l’hôpital, l’année de mon bac. Pour 5 mois. J’ai pris des médicaments. Je ne veux pas le cacher. Avec l’anorexie j’ai appris toute l’envergure de cette maladie. Une MALADIE, c’était ça le mot qui m’a guéri. Comme dans toutes les maladies, la seule volonté ne suffit pas. Il m’est rarement arrivé de dire à mes enfants qui souffraient d’une otite « mets y de la volonté, ça va te soigner ». Bien sûr, le mental y est pour beaucoup, bien sûr, j’avais besoin d’un traitement. J’en ai donc eu un. Beaucoup d’effets secondaires. Beaucoup de bienfaits aussi notamment grâce à l’accompagnement par psychothérapie.

Et puis, je suis sortie, 2 jours pour passer mon bac. Un énorme enjeu. Une énorme angoisse. Pour voir les résultats, ma mère a tenu à ce que nous fassions les centaines de kilomètres qui nous séparaient de mon lycée. Nous y sommes allées. Mon nom était affiché. On s’est regardées, on a pleuré, on a sauté comme des furies dans les séries et on est reparties. La mort de mon père aidant, souhaitant peut-être à sa fille un éloignement, ma mère a accepté que je poursuive mes études auprès de mon amoureux à Lyon alors que nous vivions alors à Paris. Nous logions dans des appartements séparés. Tout de même, à 17 ans, il ne faut pas abuser ! J’ai dû réapprendre à manger et commencer enfin à vivre sans lui. J’ai travaillé d’arrache-pied pour réussir mes études en même temps que je bossais de nombreuses heures pour un journal local. Mon esprit occupé s’est cultivé. Le contrôle sur mon corps s’est limité. De nombreux amis, qui n’avaient pas connu le point culminant de ma maladie m’ont aidé en portant sur moi un regard qui n’était pas influencé par mon passé.

Je pense aujourd’hui qu’il a été vital pour moi de m’éloigner. Des années ont passé, avec des hauts, des bas. J’ai échangé sur de forums, j’ai continué les séances psy. En parler m’a beaucoup aidé. Mettre des mots sur mes sentiments, se livrer ouvertement et voir que les autres aussi savaient. Ils savaient ce que c’était que d’être mal à en crever. A partir d’un moment, j’en ai eu assez d’en vouloir à la vie. Mon frère m’a dit une fois « tu n’as pas le choix ». Ça m’a beaucoup aidé.

J’ai pris les paramètres en considération : certaines choses ne dépendent pas de moi. Pour tout le reste, je me suis imposée une exigence de fer. Dans mes amours, dans l’amitié, dans le travail. Je me suis mise à parler. A dire quand ça n’allait pas. A faire remarquer quand ça allait. J’ai quitté mon bien-aimé. Je me suis pas mal éclatée et à 21 ans, j’ai rencontré un chevalier. Le lendemain qu’il m’ait embrassé, il a demandé ma main à ma mère. En octobre prochain, ça fera 10 ans qu’on est marié. Plus jeune, j’étais certaine que j’épouserais un homme que j’aimerais mais je ne savai pas que j’aurais la chance que ce soit à ce point. J’ai découvert que la vie pouvait aussi être douce et me faire croiser le plus beau des chemins. Il mangeait trop, moi pas assez. Nous avons trouvé un équilibre. Ce n’est pas celui de mon voisin, mais pour moi, c’est bien. 4 enfants sont nés. L’ado brisée a laissé place à une femme, à une mère. Ça fera 14 ans en février que mon père est décédé. 14 ans que j’ai souffert d’anorexie. Il n’y a pas longtemps, je me suis assise avec ma mère à un café. On s’est allumé une clope, j’ai pris un café allongé, elle a pris son thé. On s’est parlé. On a fait le bilan.

On ne pensait pas qu’un jour on y arriverait. Qu’on pourrait rire sans faire semblant. Pourtant, c’est ce qu’on a fait.

Le temps. C’est un vrai secret. Ça marche vraiment. Le plus dur a été d’apprendre à vivre avec des événements qui ne dépendaient pas de moi. Moi, qui aime tant maîtriser. Mais, de tout ça j’ai essayé d’en tirer le meilleur parti. D’abord, j’ai appris que de s’assoir et chialer, j’avais le droit de le faire si cela me semblait nécessaire. Ensuite, j’ai développé ma volonté. Ça me fait un bien fou de me sentir actrice de ma vie. J’ai aujourd’hui beaucoup plus de hauts que de bas. Rien n’est effacé. Mais il y a plein de beaux dessins collés sur les plaies. Je ne fais pas que survivre, je vis. Je suis hyper-sensible, j’ai beaucoup trop tendance à me projeter, je pleure devant la Petite maison dans la prairie tellement chaque sentiment grossièrement exprimé pioche dans mon passé. J’ai aussi découvert de vrais amis, ceux que tu peux contacter à minuit. J’ai une mère formidable qui m’a offert la définition du courage. J’ai des enfants bruyants qui sourient à la vie. J’ai un conjoint aimant. Toutes ces choses, inimaginables il y a 14 ans me sont bien arrivés. On a réussi, on est en vie. C’est avec le sourire, que j’ai envie de voir ce qui se passera après.

Les jours où je ne suis pas capable de m’en rappeler, j’appelle mes armes secrètes, mes deux meilleures amies. Elles savent toujours me plaindre un peu avant de me dire « c’est reparti ». Cette histoire, mon histoire m’a menée où je suis aujourd’hui.

Je suis devenue entière alors qu’avant j’étais cassée.

Claire